Pour ma troisième et dernière annĂ©e d’Ă©tude en photographie, j’avais choisi d’Ă©tudier le hors champ qui me permettait de travailler avec deux de mes passions : la photographie et le cinĂ©ma. Il s’en est suivi un mĂ©moire avec une sĂ©rie photographique. J’ai dĂ©cidĂ© de partager les diffĂ©rentes parties de mon mĂ©moire sur ce blog, cela permettra de donner un maximum d’informations et de rĂ©fĂ©rences sur un de mes sujets principal en photographie et la construction de la sĂ©rie en parallèle Ă mon Ă©crit.Â
«La grande difficulté, c’est que tout art est abstrait et en même temps suggestif. Il ne faut pas tout montrer, quand on montre tout, il n’y a pas d’art, l’art va avec la suggestion. La grande difficulté dans ce cinématographe, c’est justement de ne pas montrer la réalité, le maximum, l’idéal, serait de ne rien montrer du tout mais ce n’est pas possible. Il faut donc montrer les choses sous un angle, un seul angle qui évoque tous les autres angles mais ne pas tout montrer les autres. Il faut peu à peu laisser le spectateur deviner, espérer deviner et le tenir tout le temps dans une espèce d’attente qui vient de ce que en effet, comme je vous disais tout à l’heure, la cause est montrée après l’effet. Il faut garder le mystère, nous vivons dans le mystère, il faut que ce mystère soit sur l’écran. Il faut toujours que l’effet des choses vienne avant leur cause comme il arrive dans la vie. La plupart des événements que nous voyons s’accomplir, leur cause est inconnue, nous voyons leur effet et c’est plus tard que nous découvrons leur cause.» Robert Bresson
introduction
Comment le hors champ influence-t-il la narration en photographie ?
Les différents articles décrypteront les bases et limites du cadrage, de la temporalité, de l’invisible dans l’image avec ses effets sur notre imagination et de la narration au travers de ses particularités.
Chaque article mentionnera quelques notions des précédents et prochains car le hors champ fonctionne avec un tout que l’on retrouve dans chacun des articles.
Le hors champ est constitutif du domaine photographique. C’est ce qui est en haut, en bas, à droite et à gauche de l’image. Ce qui échappe au champ de vision, de l’espace (autour de l’image), dans le temps (avant et après l’image), et le contexte. Le hors champ crée un mystère, une tension, un effet d’ellipse, un vide à combler par l’imagination dans la construction narrative de l’image. Il oblige à construire une tension supplémentaire via le visible et ce que nous avons comme partie(s) dissimulée(s). Donc tout ce qui est extérieur à l’image mais qui, d’une manière ou d’une autre, dialogue avec elle. On sait qu’au-delà du cadre, la vie continue, que d’autres choses existent. L’œil est alors comme attiré à l’extérieur de l’image, vers une zone imaginée par le spectateur à partir de ce qu’il voit. Les différents aspects photographiques qui rendent perceptible le hors champ :
Le sujet coupé, la disposition de l’information sur les bords de l’image, le contexte de l’image, les effets de regards, d’ombres, de miroirs ou encore d’éléments cachés qui indiquent explicitement une information, élément en dehors du champ. Le hors champ est alors multiple et varié, et peut se combiner avec tous ces points mentionnés.
Quelques exemples de photographies illustrant ces différents hors champ :

le hors champ | le cadrage | le regard subjectif
Chaque photographie est le rĂ©sultat d’une vision, d’une composition, d’un cadrage. Le photographe impose son regard, sa subjectivitĂ© au spectateur. C’est donc Ă lui de choisir ce qu’il veut montrer, cacher, ou suggĂ©rer. En dĂ©limitant un champ visuel, on construit peut ĂŞtre avant tout un hors champ. C’est un positionnement Ă prendre, on choisit un point de vue, qui incarnera notre regard sur le sujet. Le cadrage permet alors de jouer avec le hors champ suggĂ©rĂ©, une partie coupĂ©e dans un bord, une information « manquante ». C’est un indice qui montre une action ou un objet mais auquel le spectateur n’a pas accès. Grâce au cadrage, on peut jouer avec les limites de l’image. Les possibilitĂ©s sont infinies; pourquoi montrer un objet, un sujet ou bâtiment de telle ou telle manière ? Pourquoi couper Ă cet endroit ?
Ce cadre apportera l’angle (dans le sens du champ de vision) du photographe, de ce qu’il souhaite nous montrer. Cadrer, c’est imposer une limite du rĂ©el et transposer un Ă©lĂ©ment tridimensionnel dans une bidimensionnalitĂ© contrainte par un cadre. La photographie en soi ne peut ĂŞtre objective, le fait de cadrer donne dĂ©jĂ un aspect subjectif Ă l’acte photographique; cadrer c’est aussi choisir ce qui reste Ă l’extĂ©rieur du cadre. Les dimensions du plan choisi (dĂ©finies par la distance au sujet photographiĂ©), ainsi que les limites de l’image, dĂ©terminent une relation entre le sujet et son environnement.
Composer et dĂ©finir un cadre pour construire des formes et faire des choix esthĂ©tiques. Dans ce qui oriente le choix d’un cadrage, on pourrait Ă©mettre l’hypothèse que le regard ne dissocie pas forcĂ©ment ce qui relèverait du fond et ce qui relèverait de la forme. C’est l’ensemble du regard qui conduit Ă une proposition dans laquelle iconicitĂ© (choses reprĂ©sentĂ©es) et plasticitĂ© (structures et formes) sont profondĂ©ment mĂŞlĂ©es. On parle alors de l’esthĂ©tique de l’image.

J’ai Ă©tĂ© marquĂ© par la façon de cadrer de Baltz. Une approche tant graphique qu’analytique.
Contrairement Ă sa vision qui oppresse le spectateur par son cadrage très Ă©purĂ© et son effet d’enfermement, j’ai souhaitĂ© garder une plus grande distance avec le sujet, je n’ai pas voulu enfermer entièrement le spectateur. Je laisse des petites zones d’Ă©chappatoire, la tension reste en suspens.
le hors champ | le cadrage | la crĂ©ation d’une esthĂ©tique
L’esthĂ©tique de l’image se distingue de sa rationalitĂ© et permet la construction d’une « expressivité » particulière. Cette expressivitĂ© est ce qui distingue deux images apportant une mĂŞme valeur informative sur un sujet donnĂ©, et qui, par-lĂ , reflète la sensibilitĂ© propre Ă chacun des photographes. La sensibilitĂ© du photographe, c’est ce qui doit ressortir en premier, c’est l’impact qui marque celui qui regarde, le mĂ©lange d’iconicitĂ© et de plasticitĂ© dĂ©finit son esthĂ©tique. C’est Ă travers ce mĂ©lange que s’exprime la sensibilitĂ© photographique. Si cette distinction est pertinente pour comprendre plus prĂ©cisĂ©ment le processus de perception lors de la rĂ©ception d’une image, dans la pratique quotidienne de rĂ©ception, ces deux aspects sont profondĂ©ment imbriquĂ©s et participent ensemble Ă une esthĂ©tique de l’image.
L’esthétique est aussi une mécanique que chacun construit à sa manière. On mélange alors les éléments du réel (le sujet, les lignes, plans, lumières) avec la sensibilité propre à chacun pour en donner une vision unique. Jusqu’à perdre le spectateur dans un autre monde grâce à une histoire de regard. C’est le regard et le cadrage du photographe qui vont faire que le spectateur « entre » dans un travail et s’interroge.

iconique
L’iconicité d’une image étant tout ce qui est en rapport avec l’analogie de la chose représentée (le fait de pouvoir nommer des figures perçues comme semblables à la réalité). Une image photographique est justement basée sur ce principe. Quel que soit son sujet, une photographie renvoie à un réel. Tout est une question de représentation mise en place par la photographie. La photographie « re-présente » le réel. Selon Barthes, la photographie montre la réalité mais également la vérité (intrinsèque au photographe). Elle reprend un certain nombre des qualités de l’objet, de sa plasticité : forme, proportions, couleurs, textures, etc. En termes sémiologiques, le photographe choisit un référent de sa propre réalité.
L’icône est un signe fondé sur la ressemblance. Si la photographie ressemble au réel, ce sont les choix de cadrage, de sujets, qui nous feront toujours réfléchir à la véracité d’une photographie, d’une image, de son propos. Et par conséquent à nos habitudes. Les images comme les photographies sont des icônes : par définition, une image n’est qu’une image si elle permet de reconnaître ce qu’elle figure en fonction des particularités qu’elle nous renvoie. Mieux, on ne voit pas quelles images pourraient être plus iconiques que les images photographiques, elles qui reproduisent fidèlement les apparences de ce qu’elles représentent.
«Une icône est un signe qui renvoie à l’objet qu’il dénote simplement en vertu des caractères qu’il possède, que cet objet existe réellement ou non.» Charles Sanders Peirce
Cependant pour le philosophe Charles Sanders Peirce, les images photographiques ne sont pas des icĂ´nes, mais des indices parce qu’elles sont obtenues par un enregistrement. Cette situation n’est pas toujours valable, vraie pour toutes les situations photographiques. Pour mon projet, mes photos sont des icĂ´nes, car elles retransmettent la rĂ©alitĂ© sans la dĂ©former (il n’y a que le cadre qui joue), je reprĂ©sente un rĂ©el identifiable. Alors que d’autres photographes prĂ©fèrent miser sur l’indice avant tout comme Antoine d’Agata en proposant un rĂ©el qui n’est pas vraiment identifiable Ă première vue. La comprĂ©hension de l’image selon le spectateur vient alors des choix du photographe. Car si une photographie est une restitution de ce qu’elle a enregistrĂ©, chacun de nous pourra supposer ce qu’il voudra si cette image comporte un manque d’informations qui affectera sa comprĂ©hension.
En faisant un lien avec la description de Peirce, on revient à la subjectivité du photographe, et du choix de sa vision, de « donner ce qu’il voit aux autres ». La photographie est une analogie, celle du photographe.

Le terme «indices» précisé par Peirce s’adapte encore plus aux photographies dont la spécificité est un travail sur le hors champ. L’esthétique employée donnera toujours des indices, nourrira le spectateur (mais pas trop), pour laisser une part de mystère en suspens. Car contrairement au cinéma, la notion d’hors champ en photographie est plus libre pour le spectateur car le hors champ photographique le sollicite plus dans son rapport à la temporalité de l’image. Le spectateur est plus libre dans son interprétation.

plastique
La plasticitĂ© Ă©tant tout ce qui dans la structure de l’image construit une ou des formes particulières qui n’ont pas de rapport analogique direct avec la chose reprĂ©sentĂ©e : lignes de forces, contrastes, couleurs, Ă©clairages, texture, densitĂ© des Ă©lĂ©ments reprĂ©sentĂ©s, mouvements, points forts… En photographie, l’aspect plastique dĂ©finit souvent le genre d’appartenance de l’image: une photo utilisant la plastique propre ou dominante du reportage aura souvent aussi un propos de reportage. Chaque genre photographique a une ou plusieurs plastiques dominantes. Le photographe peut choisir une plasticitĂ© hors de son genre, sachant que celle-ci aura une influence sur notre perception de son travail. En jouant avec les couleurs, la rĂ©pĂ©tition de ces dernières ou mĂŞme des formes et lignes, un langage se crĂ©era comme un code que le photographe dĂ©cidera d’utiliser dans chacun de ses propos. La composition finalement englobe le tout.
Mais existe-t-il une plasticitĂ© propre au hors-champ ? Les rĂ©ponses semblent ici multiples. Certains photographes feront des choix de contrastes marquĂ©s (ambiance de nuit) montrant des zones d’ombres bouchĂ©es pour jouer avec l’invisible, d’autres se servent de lumières douces et uniformes pour perdre le spectateur dans une tension qu’ils devront trouver dans l’ordinaire. La notion de hors-champ n’Ă©tant pas cantonnĂ©e Ă un seul genre photographique nous pourrions Ă©ventuellement la considĂ©rer comme transgenre ? Le hors-champ n’a pas de plasticitĂ© propre mais se met en scène en s’adaptant aux contraintes esthĂ©tiques de l’auteur. La plasticitĂ© dans cet esprit de hors champ doit pouvoir mettre en avant le mystère, l’ambiguĂŻtĂ©, l’étrangetĂ© du quotidien, etc. Peut ĂŞtre que la base du hors champ est d’utiliser aussi la plasticitĂ© et tout son vocabulaire pour rendre la narration de l’image elliptique et laisser une place Ă l’imaginaire. Une façon de laisser le spectateur dans le doute et le forcer Ă s’inventer une propre histoire face Ă ces images. L’esthĂ©tique du hors champ, c’est peut ĂŞtre une idĂ©e de « rĂ©alitĂ© virtuelle » oĂą le sens et la narration sont gĂ©nĂ©rĂ©s dans l’imaginaire de chacun.

Mon projet photographique se construisant dans Nancy et sa pĂ©riphĂ©rie, mon dĂ©sir Ă©tait de montrer les lieux gĂ©nĂ©riques, sans informations de localisation. Que ce soit des rĂ©sidences, de simples habitations, des quartiers rĂ©sidentiels, ces lieux devaient rester anonymes non spĂ©cifiques. Je travaille Ă la manière d’un rĂ©alisateur qui fait des repĂ©rages, lorsque le dĂ©cor correspond Ă l’univers, Ă l’esthĂ©tique de mon projet, je compose mon image avec un travail sur le cadre qui induit le hors champ, la clĂ© est ce travail sur le hors champ qui va questionner le spectateur et rendre la tension palpable. Je garde une distance dĂ©finie avec mon sujet, ni trop proche car il faut rester dans l’espace, ni trop loin pour ne pas dĂ©voiler le contexte. L’angle de la prise de vue Ă©vite la frontalitĂ© pour suggĂ©rer la profondeur de la scène.
CĂ´tĂ© iconicitĂ©, je reprĂ©sente une ville avec sa pĂ©riphĂ©rie, ses parkings, garages, vĂ©gĂ©tations. J’ai travaillĂ© par zone dans mon cheminement, des habitations se font parfois Ă©chos sur d’autres images via des rappels de couleurs. Comme si le spectateur errait vraiment dans un dĂ©cor Ă la recherche de son film oĂą j’aurais effacĂ© les personnages. Mon angle photographique Ă©tait simple : gĂ©nĂ©rer une sensation de dĂ©jĂ vu avec des lieux banals, une impression d’Ă©touffement, un vide omniprĂ©sent, un flottement temporel. L’ensemble donne naissance Ă un dĂ©cor sous lequel des choses hostiles sont enfuies derrière les apparences du familier. Le cĂ´tĂ© statique et l’apparence « parfaite » renforcent le questionnement. La plastique est très Ă©purĂ©e, froide, gĂ©nĂ©ralement sous une lumière douce, elle laisse planer le doute. NĂ©anmoins certaines photographies de ce travail sont Ă l’opposĂ© de cette plasticitĂ© froide et distante, afin de crĂ©er un rythme dans le projet et de marquer des points de chaleur par contraste.
le hors champ | le temps | les différentes temporalités
Si le hors champ photographique est bien plus libre pour le spectateur que le hors champ cinématographique, c’est dû en partie à la temporalité. Je pense qu’il est alors nécessaire de faire la différence entre les deux mondes et de donner les différentes temporalités de l’image fixe et figée, qui renforcent l’aspect «imaginaire» face à l’image.
Pour simplifier la comparaison sur la notion de temporalitĂ© au cinĂ©ma et en photographie, prenons l’exemple du plan fixe. Le plan fixe cinĂ©matographique ne fige pas l’image mais laisse l’action se dĂ©rouler dans une temporalitĂ©. C’est un plan qui va se dĂ©rouler sur une certaine longueur avant tout (dans le sens d’une chronologie) ce qui peut plus fortement suggĂ©rer le hors-champ de l’avant et de l’après-plan. Il pourrait alors sembler plus facile d’imaginer l’avant et l’après. Le hors champ cinĂ©matographique jouant sur la temporalitĂ© semble alors « dilué » sur toute la longueur du plan. En photographie, le plan est fixe, figĂ©, c’est un instantanĂ©, il n’y a pas d’échelle temporelle Ă proprement parler. La notion de hors champ en cinĂ©ma est plus relative qu’elle ne l’est en photographie, notamment par rapport Ă cette notion de dĂ©roulĂ©. La fluiditĂ© que l’on retrouve dans le montage cinĂ©matographique nous donne aussi un avant/après plus littĂ©ral, que l’on ne retrouvera jamais en photographie qui elle, fonctionne en inter-image.
l’instant « t »
C’est le moment de l’évènement, l’instant « t », qui pour notre hors champ remplit parfaitement son rĂ´le de mystère grâce Ă la rĂ©alitĂ©. Le moment du dĂ©clic, oĂą tous les aspects que le photographe recherche sont lĂ , Ă sa disposition. C’est le temps du rĂ©el, de l’histoire qui se dĂ©roule sous les yeux du photographe. Ce temps est plus ou moins perceptible dans la photographie. On peut par exemple, reconnaitre une saison par la vĂ©gĂ©tation, la lumière, une date par les Ă©vĂ©nements reprĂ©sentĂ©s ou l’âge approximatif d’un personnage.
Cet instant « t » est primordial, car il a une incidence sur notre façon d’imaginer l’avant et/ou l’après de l’image. Il revient au photographe de savoir utiliser les indices gĂ©nĂ©rĂ©s par cet instant « t » et de les faire intervenir activement dans le projet.
Un autre mĂ©dia qui m’interpelle par rapport Ă l’instant « t » et le hors champ, c’est le jeu vidĂ©o. Comment peut-on comparer ce mĂ©dia avec la photographie ou encore le cinĂ©ma ? Tout simplement car ils utilisent les mĂŞmes codes visuels. Aujourd’hui, contrĂ´ler un personnage virtuel c’est avant tout contrĂ´ler une camĂ©ra et un donc un champ de vision dans la progression du jeu. On choisit les instants oĂą l’on s’arrĂŞte pour contempler l’environnement, comme si le dĂ©cor devant nous Ă©tait rĂ©el, on cherche des indices, on se questionne. Un genre de jeu particulier s’approche du concept de mon projet: les expĂ©riences narratives (Ă noter encore l’apparition de la narration..). Je vais prendre exemple d’un seul jeu qui m’a Ă©normĂ©ment inspirĂ©: Everybody’s Gone To The Rapture.

Everybody’s Gone To The Rapture est une expĂ©rience vidĂ©o ludique qui transporte le joueur dans une Angleterre des annĂ©es 1980, dans un petit village oĂą tous les habitants ont disparu. Tous. Notre interactivitĂ© se limite Ă se balader dans ce village abandonnĂ© et de trouver des indices de la disparition des habitants. Beaucoup de points m’ont inspirĂ© pour ce sujet. Tout d’abord le point commun le plus marquant avec la photographie dans cette expĂ©rience, est la libertĂ© de regarder; dans ce jeu je me suis vu comme dĂ©tective, ou encore comme photographe du virtuel, Ă pouvoir choisir ou et quoi regarder, comment approcher un dĂ©cor. Et il y a ce moment qui fait « tilt ». OĂą l’indice est juste dans mon cadre, celui que je recherche. L’impact visuel est primordial, on peut louper des choses et des moments comme dans la rĂ©alitĂ©. Le hors champ est suggĂ©rĂ© avec tous les objets, les bruits au loin. Cette expĂ©rience dĂ©montre tout le savoir-faire et les possibilitĂ©s du virtuel avec le hors champ. Ici on est capable de donner le hors champ que l’on souhaite, et de le multiplier Ă l’infini: le dĂ©veloppeur crĂ©e une histoire et un contexte mais le sens du jeu va finalement naitre par les choix du joueur. Celui que l’on aura choisi Ă travers nos choix de chemins, d’indices rĂ©vĂ©lĂ©s et de moments vĂ©cus. Everybody’s Gone To The Rapture, c’est rentrer dans une sĂ©rie photographique, tout en gardant le contrĂ´le.
Cette expérience virtuelle m’a beaucoup inspirée pour mon travail, j’ai ressenti la même envie de parcourir un univers mais que je retranscris à ma manière ici avec l’outil photographique.
l’avant et l’après l’image
« Celui qui croit à la vérité de la réalité et fait de la photo un art de la présence. Celui qui vit le réel comme
impossible et ne fait que fixer l’absence. » Alain Bergala, Les Absences du photographe
En photographie, il n’y a pas de curseur temporel contrairement au cinéma. L’avant et l’après l’image sont donc beaucoup plus mystérieux. Le photographe choisit un instant plus ou moins long, et on doit l’accepter. La possibilité de jouer avec le temps est technique, avec le temps d’exposition, on peut alors figer ou mouvoir le réel, le temps est suspendu. Le temps se réduit à une image fixe.
L’avant et l’après l’image se fixe finalement dans le contexte de l’image, avec le sujet et les informations laissées par le photographe. C’est un hors champ « créé ». On peut décider de placer des objets dans le cadre pour laisser une trace d’activité. On suggère quelque chose qui intuitivement vient de se passer, où va se passer. En laissant une chaise, une porte entrouverte, ou encore d’autres indices. La trace est alors importante dans la notion du temps. Que s’est-il passé ? Quand a eu lieu l’action ? Les premières traces d’une histoire, d’une narration se feront alors sur de la supposition.
Mes choix iconiques m’ont permis de sĂ©lectionner des objets ou indices Ă placer dans l’image afin de construire un maximum un propos d’avant/après pour que le spectateur puisse Ă©laborer son propre fil rouge de l’histoire.

temporalité du spectateur
Les premières traces d’une histoire, ou d’une narration se feront aussi avec cet aspect : le temps que donne le spectateur face aux images. Une image aura plusieurs sens de lecture si celle-ci nous donne des indices et si elle garde un aspect mystĂ©rieux. Notre Ĺ“il effectue un sens de lecture de gauche vers la droite, balaye l’image Ă la recherche d’indices qui pourraient mener Ă la comprĂ©hension. Mais il y a un cĂ´tĂ© contemplatif important Ă donner Ă certaines photographies pour y comprendre l’essence mĂŞme de ces dernières. Une photographie qui Ă première vue semble banale pourra dĂ©velopper un sens après contemplation. Il est alors important de savoir doser ses images, d’entretenir le mystère pour les spectateurs tout en dĂ©voilant quelques pistes. Et si le hors champ semble jouer ses meilleurs atouts grâce au temps passĂ© face Ă une image c’est pour une raison très simple : le spectateur va entrer dans une phase de questionnement. Ce questionnement est beaucoup moins littĂ©ral en photographie qu’au cinĂ©ma puisque la durĂ©e des plans et sĂ©quences cinĂ©matographiques est imposĂ©e au spectateur. En photographie (en dehors d’une prĂ©sentation en projection), c’est le spectateur qui dĂ©cide du temps qu’il souhaite donner Ă l’image, et de rester ou de revenir sur celle-ci. Et c’est le choix de celui qui regarde.
Ce questionnement va alors en amener un autre : quelle est l’histoire? Que s’est-il passĂ© ? Qui est responsable ? Etc.
Toutes ces questions se posent instinctivement, c’est humain de vouloir toujours voir des histoires, même là où il y en a pas. Et ceci est dû à notre expérience, notre culture visuelle emmagasinée pendant des années et grâce à notre imaginaire qui cherche du sens à toute forme de manifestation.

J’ai cherchĂ© Ă donner un cĂ´tĂ© « bombe Ă retardement » sur mes photographies. La tension doit se manifester avec une certaine lenteur face Ă l’image. Un film pourrait bien naĂ®tre de ses images, car il nous semble dans le mĂŞme temps, que quelque chose est sur le point de se produire. Edward Hopper a travaillĂ© sur ses peintures dans ce mĂŞme esprit. Son esthĂ©tique est celle de l’immobilisme, de la tension immobile juste avant le dĂ©chaĂ®nement des Ă©clats de violence; c’est un travail sur les stĂ©rĂ©otypes de l’imaginaire du spectateur. C’est une théâtralisation de l’ordinaire.

le hors champ | l’invisible | l’ambiance laisse place Ă l’imagination
« TantĂ´t le hors champ renvoie Ă un espace visuel, qui prolonge naturellement l’espace vu dans l’image, […], tantĂ´t, au contraire le hors champ tĂ©moigne d’une puissance d’une autre nature, excĂ©dant tout espace. » Louis Seguin, l’espace du cinĂ©ma
Selon l’écrivain Louis Seguin, le hors champ aurait une double fonctionnalité que chacun de nous analysera selon son point de vue. Le hors champ a soit assez d’impact pour nous donner un non besoin d’en voir plus, et alors l’image se suffit à elle même, soit cette dernière nous emmènera plus loin, dans la continuité de son espace.
Chacune des images est construite selon des conventions, règles et il y a retranscription du sujet; tout un chacun y perçoit quelque chose mais l’image n’a pas forcĂ©ment la mĂŞme valeur ni le mĂŞme sens pour chacun.
L’image ne peut donc nous apporter quelque chose que dans la mesure oĂą elle contient aussi de l’absence et de la frustration du rĂ©el que nous ne voyons pas et que nous ne verrons jamais. Ce manque Ă©veille alors nos reprĂ©sentations mentales et nos souvenirs visuels afin de le combler dans la mesure du possible. Le premier pouvoir de l’image repose donc sur ce dialogue entre ce qui est rendu visible du rĂ©el dans l’image et l’absence de ce mĂŞme rĂ©el rĂ©fĂ©rent.
C’est en portant notre attention sur des images dĂ©limitĂ©es par un champ (fragmentation du rĂ©el), que notre culture visuelle sera enrichie ; on s’en servira alors pour interprĂ©ter et imaginer les hors champs des images Ă venir. Entre ce que je vois du champ et ce que j’imagine du hors champ, il y a une relation mutuelle qui s’enrichit Ă chaque expĂ©rience visuelle. J’ai la facultĂ© d’imaginer parce que j’ai dĂ©jĂ vu ce qui n’est pas montrĂ© et inversement ce qui est montrĂ© me servira Ă Â imaginer des hors-champs futurs. Sans ce travail de l’imaginaire dans l’interprĂ©tation de l’image, le non-prĂ©sent devient alors l’inconnu, l’invisible, l’imprĂ©visible et l’image reste certes plastique mais perd tout son sens.

Le film It Follows de David Robert Mitchell (2014) construit son propos narratif via le hors champ. Ce film reste pour moi une grande rĂ©fĂ©rence en matière de hors champ. Dans ce thriller l’un des personnages principaux se sent poursuivi par une « chose », et elle seule peut la voir. Ce qui donne au film une dimension totalement tendue, et stressante. La camĂ©ra nous donne alors les informations visuelles du personnage principal. La force du film vient de sa tension permanente grâce au choix de ne quasiment jamais montrer la chose, ou de la suggĂ©rer par le hors champ.
On se questionne, on doute, on attends, on a peur. Ici les hors champs sont induits par les regards, les choix de points de vue, et Ă©videmment le sujet traitĂ©. It Follows place alors son personnage principal dans une rĂ©alitĂ© dĂ©calĂ©e par rapport aux autres personnages, puisque ces derniers ne se sentent pas rĂ©ellement impliquĂ©s jusqu’à ce que…
L’imagination du spectateur est ici très sollicitée, et chacun se laissera guider par des références visuelles qui l’ont déjà marqué, car le genre thriller/horreur joue beaucoup avec nos habitudes visuelles, nos codes acquis. It Follows expérimente et rappelle un autre film : Duel de Steven Spielberg, avec aussi un héro poursuivi mais dans un contexte plus réaliste.
En m’appuyant sur d’autres mĂ©diums comme le cinĂ©ma et les jeux vidĂ©o, choisir de photographier des environnements comme dĂ©cors pour illustrer une histoire me semblaient Ă©vident. Je me sers des codes visuels et des sujets du cinĂ©ma et du jeu vidĂ©o pour les transposer en photographie : l’ambiguĂŻtĂ© qui en naĂ®t me permet de jouer sur cette sensation de dĂ©jĂ -vu et l’entre-deux.

le hors champ | l’invisible | la mĂ©moire visuelle du spectateur
Selon Jean Paul-Auchard, spécialiste de l’image, la communication en général et la communication visuelle en particulier, se fondent sur des représentations mentales.
« Que celles-ci soient individuelles ou sociales: reprĂ©sentations de la rĂ©alitĂ©, de l’imaginaire social. Le domaine des reprĂ©sentations est le lieu oĂą s’exercent consciemment ou inconsciemment l’idĂ©ologie, les concepts, les idĂ©es… C’est d’une façon gĂ©nĂ©rale tout ce qui pourrait ĂŞtre couvert par le champ de la psychosociologie. Les reprĂ©sentations individuelles : elles sont construites Ă partir des activitĂ©s cognitives propres Ă chacun et dans lesquelles interviennent : le savoir (connaissance formelle), la culture (connaissance informelle), l’expĂ©rience psychologique et affective.
Différents degrés de sensations peuvent être repérés dans les représentations sociales. Des plus enfouies aux plus éphémères on peut trouver : les mythographies, stéréotypes, modes, représentations liées à l’actualité proche. »
#représentation mentale : C’est une entité de nature cognitive reflétant, dans le système mental d’un individu, une fraction de l’univers extérieur à ce système. D’après le Grand dictionnaire de la psychologie, Larousse, 1991.
#reprĂ©sentation sociale : C’est une vision de la rĂ©alitĂ© commune Ă un ensemble social (groupe, classe…) ou culturel donnĂ©. D’après le Grand dictionnaire de la psychologie, Larousse, 1991.
Ces deux reprĂ©sentations nous rappellent sans cesse qu’il y aura toujours une part de subjectivité du spectateur face aux images et que ces deux reprĂ©sentations forment une globalitĂ© « rĂ©ceptive » des Ă©lĂ©ments, des Ĺ“uvres. Mais ce qui nous intĂ©resse avec le hors champ, c’est que nous pouvons nous faire une idĂ©e singulière et subjective des images vues, tant que le hors champ est maintenu. Dès que le hors champ disparaĂ®t et que la solution est donnĂ©e dans l’image, la marge d’interprĂ©tation individuelle se rĂ©duit. Le hors champ stimule l’imaginaire et l’entraĂ®ne aussi au fil des regards portĂ©s sur notre monde et sur les Ĺ“uvres dĂ©couvertes. Un « manque » d’information va donc pouvoir ĂŞtre crĂ©atif et surtout rester subjectif et donc diffĂ©rer d’une personne Ă l’autre. Ce sont nos images mentales qui font l’histoire et/ou la complètent, comme si notre cerveau palliait automatiquement les informations manquantes.


En mixant plusieurs types de hors champ dans mon projet grâce aux ombres, indices, lumières, jeu de cadrage, mes photographies laissent place à l’imaginaire du spectateur. En donnant une hypothétique réalité à partir de l’enregistrement photographique, une autre réalité est justement possible. Celle que l’on veut voir au delà de l’espace visible, comme une envie de se déplacer à  travers le décor.
le hors champ | la narration | ses particularités
«Les images fixes peuvent raconter des histoires. La plupart du temps, les images fixes racontent de petites histoires. Et il arrive parfois que les histoires intéressantes soient de petites histoires. Les petites histoires se déroulent sur une période très courte. Cependant, la pensée et les émotions peuvent être impliquées quand on regarde une image fixe, et les petites histoires peuvent se développer jusqu’à devenir de grandes histoires. Tout ça dépend, bien sûr, du spectateur. Il est quasiment impossible de ne pas voir une sorte d’histoire émerger d’une image fixe. Et ça, je trouve que c’est un phénomène magnifique.» propos de David Lynch, pour son exposition Small Stories.
S’il nous parait difficile de dĂ©crypter une ligne narrative sur une seule image par exemple, un retour sur la dĂ©finition du terme « narration » semble important :
« La narration est une relation détaillée d’un fait, d’un événement orale ou écrite.» d’après le dictionnaire en ligne CNRTL
La photographie et le cinĂ©ma racontent des rĂ©cits en images. Ce rĂ©cit peut rĂ©sulter d’une construction imaginaire consciente ou inconsciente du rĂ©el. Notre capacitĂ© ou notre besoin Ă Â imaginer des narrations serait une consĂ©quence de notre condition : notre propre finitude et notre conscience de la mort. Nous avons nous mĂŞme un dĂ©but et une fin (naissance et mort), et nous tentons d’appliquer ce mĂŞme principe aux Ĺ“uvres d’art : la narration projetĂ©e sur l’oeuvre ne serait rien d’autre qu’une forme appropriation (la rendre plus « humaine »).
La narration, c’est un ensemble de situations si l’on en suit le schéma classique qui est le suivant :
situation initiale ; Ă©lĂ©ment perturbateur ; actions ; force d’Ă©quilibre (ou rĂ©paration) ; situation finale. (Claude BrĂ©mont, Logique du rĂ©cit)
Chaque mouvement artistique propose généralement ce schéma du moment qu’il y a un déroulé, un espace temporel, une suite. Puisque le temps implique forcément un suivi d’actions et de péripéties. La photographie fait partie de l’autre cas, où le médium a besoin d’apports supplémentaires pour appuyer une véritable narration (textes, vidéos, etc..), car contrairement au cinéma où dialogues et images en mouvements nous rappelle sans cesse la présence de temporalité, la photographie ne permet que simplement d’illustrer des possibilités d’histoires.
On dit généralement que si l’on cherche une bonne histoire, il faut se plonger dans un roman où nous imaginerons la totalité des images car le but premier d’un roman est de raconter, comme le cinéma est censé nous montrer quelque-chose (une histoire ?). La photographie se situe entre les deux, on est face à un manque d’informations que notre imagination décidera de combler.
le hors champ | la narration | les points de vue de narration
Chaque image porte en elle la subjectivité de l’auteur, et elle est déterminée par trois points de vue qui se mêlent les uns aux autres :
Le point de vue visuel ; qui est lié à l’espace, à notre propre regard, à l’emplacement de la caméra ou de l’appareil photo. Le point de vue social, identitaire qui se rallie à notre façon de nous exprimer. Le point de vue idéologique, notre façon de penser.
Ses trois dimensions sont primordiales, car chaque image existe selon une personnalité avec une intention explicite ou non. Chaque image est une construction qui suit un point de vue. Qu’en est-il alors pour la narration ?
Au cinéma la caméra peut totalement nous emmener de façon détachée (non incarnée) sur une scène, ou de manière plus personnelle avec une vue à la première personne façon caméra à  l’épaule (caméra subjective). La photographie, elle, nous montre deux points de vue narratifs, un double « je » :
Le « je » lyrique oĂą le photographe joue avec des effets de style, trompe le spectateur avec sa vision (son point de vue dans l’espace) et nous emmène vers une narration plus gĂ©nĂ©rale. Dans ce cas notre imagination sera bien plus sollicitĂ©e.
Le « je » réel du photographe qui raconte sa vie, son intimité, qui parle et témoigne à la première personne. La narration est alors bien plus simple à lire, comme dans les reportages par exemple. Il y a moins de doutes sur le sujet, la compréhension de l’image.
Mais il pourrait y avoir un entre deux, puisque parfois le contexte narratif se fera Ă©galement via le hors champ comme le fait Todd Hido en travaillant avec ses deux « je » et nous oblige Ă crĂ©er alors un point de vue narratif liĂ© aux deux ensembles d’images. Le hors champ dans les deux cas est prĂ©sent par la prĂ©sence indirecte du photographe (un personnage nous regardant ou un point de vue d’observation), par le manque d’informations, et une tension repĂ©rable en chacun des ensembles. La narration est un choix, comme toute crĂ©ation, cette dernière s’insère et naĂ®t dans une suite d’images qui nous fera imaginer un monde, une rĂ©alitĂ© qui rĂ©sulte d’une vision influencĂ©e par notre propre subjectivitĂ©, ressenti.

le hors champ | la narration | liens entre les images
Une expĂ©rience au cinĂ©ma nous dĂ©montre que l’on peut ressentir diffĂ©rentes sensations via le montage, c’est l’effet Koulechov. Le cinĂ©aste russe a testĂ© plusieurs plans diffĂ©rents mixĂ©s avec un mĂŞme plan d’un acteur inexpressif. Le rĂ©sultat donne alors Ă chaque fois un ressenti diffĂ©rent face Ă la sĂ©quence. Lorsqu’il a prĂ©sentĂ© son expĂ©rience au public, les spectateurs ont fĂ©licitĂ© le jeu de l’acteur, alors que ce dernier n’a justement pas « joué » ni interprĂ©tĂ© de personnage dans les sĂ©quences.
Avec cette expĂ©rience, Lev Koulechov dĂ©montre la force des images et le pouvoir du montage. Il renvoie au spectateur son propre regard et dĂ©montre ainsi l’importance de la juxtaposition des images dans l’interprĂ©tation.

Alors si des images peuvent changer le regard du spectateur au cinéma, qu’en est-il en photographie ?
L’installation photographique, les choix de présentation peuvent être des équivalents au montage cinématographique. On peut jouer avec l’espace, la taille et donc modifier le rythme de lecture. C’est ce dernier point qui est important pour notre aspect narratif, puisqu’il permet de renforcer l’inter-image. Laisser plus de temps à une photo d’arriver, se rapprocher d’elle pour en chercher les tenants et aboutissants. On ne peut pas parler de vide entre les images à proprement parler, puisque une image en appelle une autre. Lors de la présentation de l’installation sur les murs, sous forme de suites linéaires, émerge alors des fragments d’histoires. Aujourd’hui les images sont visibles sur une multitude de supports. Que ce soit dans la rue ou via un smartphone, on est constamment dans l’image et avec l’inter-image sans même en avoir conscience. Avec l’ère numérique elle circule sans cesse sans que l’on en s’aperçoive, et sa visibilité en est donc accrue.
Les tableaux de Robert Devriendt prĂ©sentĂ©s en sĂ©rie ont un caractère photographique et cinĂ©matographique. Les photos et les images cinĂ©matographiques ont un statut diffĂ©rent de celui de l’image peinte. Elles ne montrent souvent qu’un fragment, qu’un aspect du tout. Avec une prĂ©sentation souvent fragmentaires, Robert Devriendt donne une vision d’auteur au spectateur. Comme devant un Ă©cran de cinĂ©ma, j’ai voulu retransmettre avec l’installation de mon projet un aspect « sĂ©quence » qui permet de garder une unitĂ© narrative. Mais le travail est avant tout photographique, j’ai donc dĂ©cidĂ© de le rythmer, en apportant une dynamique dans l’aspect linĂ©aire de mon projet, ce qui apporte une rupture dans la lecture continue, et permet une interrogation supplĂ©mentaire.

La base de ce projet Ă©tait de rendre chaque image « anti-narrative », puisque finalement une image seule nous donnera quelques indices mais trop peu pour se laisser porter vers une autre rĂ©alitĂ©. L’ensemble de mon travail photographique est comme une sĂ©quence dans une unique ville où l’on peut apercevoir un Ă©tat des lieux Ă un instant choisi. Le fameux instant « t » qui nous apportera tension, imagination, questionnement, et chacun de ses points sont dĂ©finis par le cadrage. Ma narration s’appuie avant tout sur le visuel, et ses codes. Finalement je propose juste un Ă©tat du schĂ©ma narratif Ă travers ma sĂ©rie, les autres situations sont dans l’avant/après. Le dĂ©cor de la narration est mis en place sans qu’elle y soit incarnĂ©e. Au dĂ©but du projet, je suivais un petit scĂ©nario d’accident nuclĂ©aire, c’était mon fil rouge. Plus le temps passait, et il semblait que mes dĂ©cors pouvaient correspondre Ă une multitude d’histoires, qui n’étaient pas spĂ©cialement fixĂ©es. MĂŞme s’il en ressort un aspect de tension, de vide, je gardais toujours en tĂŞte de donner la sensation d’une ville vide, une peur que l’on ne connait pas encore, un dĂ©cor que l’on a encore jamais rĂ©ellement vu. On scrute les indices sans rĂ©ellement les dĂ©celer, la tension et la narration restent en suspens.

le hors champ |Â conclusion
Le hors champ est un ressenti subjectif mĂŞme s’il est mis en place par des choix concrets du photographe. Comme la photographie naĂ®t d’un point de vue et d’un ressenti subjectifs. Tout comme les histoires que l’on s’imagine. Et pourtant tout dĂ©coule d’une vision, d’un choix visuel.
Des choix que le spectateur fera et comment il se servira de sa propre culture et de son vĂ©cu pour aller plus loin que l’image en elle mĂŞme. Le photographe nous donne une piste, un chemin à suivre qui peut se sĂ©parer en plusieurs tracĂ©s. L’écriture m’avait poussĂ© Ă la photographie, je me suis toujours intĂ©ressĂ© Ă cette question de narration, d’aller voir plus loin que l’apparence. Le cinĂ©ma, avec ses univers que l’on s’imprègne en quelques heures et qui me laisse souvent un goĂ»t de «hors-film» : il me hante des jours et des jours bien au delĂ de la sĂ©ance du film. Avec la photographie c’est une autre sorte d’évasion que je ressens, beaucoup plus posĂ©e, calme, mĂ©ditative. Mais je pense qu’avec les avancĂ©es technologiques et numĂ©riques, la photographie pourra aller bien plus loin que son champ actuel. Comme d’aller peut ĂŞtre vers une rĂ©alitĂ© augmentĂ©e, virtuelle. La façon de montrer des univers, des histoires, des chemins de vie seront peut ĂŞtre plus universels, et encore plus proche de nous.


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